Dans les îles, l’urgence de protéger la biodiversité contre les espèces envahissantes

Les espèces exotiques envahissantes représentent l’une de cinq principales menaces pour la biodiversité de notre planète, révélait le dernier rapport de l’IPBES, équivalent du GIEC pour la biodiversité.


Introduites volontairement ou non par l’Homme en dehors de leur aire de répartition naturelle, ces espèces menacent les écosystèmes indigènes en entraînant des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires néfastes. Ce constat est particulièrement vérifié dans les îles, où ces envahisseurs sont en tête des facteurs responsables des extinctions d’animaux et de plantes. Par leur fort taux d’endémisme, leur isolement et leur faible superficie, elles seront à l’avenir parmi les écosystèmes les plus vulnérables.


Le rat noir, une espèce envahissante dévastatrice. Thibaut Vergoz, Author provided

Au large de Toulon, l’île de Bagaud est une réserve biologique intégrale du Parc national de Port-Cros. Depuis des siècles, elle est confrontée à l’invasion de deux espèces exotiques ravageuses : le rat noir (Rattus rattus) – tristement célèbre pour son rôle propagateur de la peste – et les « griffes de sorcières » (Carpobrotus spp.), plantes rampantes importées d’Afrique du Sud.


Il y a quelques années, leurs conséquences désastreuses sur la biodiversité locale ont poussé des chercheurs à leur déclarer la guerre.


Association de malfaiteurs


Mais revenons un peu sur l’arrivée de ces nuisibles. Le rat noir aurait débarqué en Méditerranée à l’époque romaine, après avoir traversé les océans depuis l’Inde en passager clandestin sur les bateaux.


Sur ce petit bout de terre loin de son Asie natale, il a coulé des jours heureux, puisqu’aucun prédateur ou compétiteur n’a été en mesure de s’en prendre à lui, et donc de réguler sa population. Il s’en est allègrement pris aux animaux naïfs ou sans défense – comme aux œufs de Puffins yelkouan, petits oiseaux marins aujourd’hui protégés qui nichent dans des terriers au sol.


Quant aux « griffes de sorcières », c’est au milieu du XIXe siècle qu’elles ont fait leur apparition sur l’île, importées d’Afrique du Sud par des militaires. Dites succulentes, car gorgées d’eau, elles ont fait le bonheur des rats noirs qui y trouvaient un apport hydrique et nutritif. S’en nourrissant, ils en ont semé les graines en même temps que leurs crottes, dans une terrible association de malfaiteurs.


Les griffes de sorcière ont alors proliféré, prenant la forme d’un immense tapis végétal qui a progressivement étouffé la flore insulaire endémique.


SOS Biodiversité


Pour venir au secours de la biodiversité de cette île, un programme de restauration écologique a été lancé en 2010 par le Parc national de Port-Cros et des chercheurs en écologie de l’IMBE (Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale), avec pour objectif d’éradiquer ces deux espèces envahissantes.


Dans un premier temps, ils ont inventorié les oiseaux, les reptiles, les insectes et la végétation indigènes qui peuplaient l’île de Bagaud. En septembre 2011, sous la coordination de l’INRA de Rennes, ils ont ensuite capturé près de 2 000 rats, dans des ratières ou par empoisonnement.


Parallèlement, 40 tonnes de griffes de sorcière ont été arrachées à la main, avec l’aide de cordistes lancés à l’assaut des falaises. Un réseau de pièges permanent d’appâts à la bromadiolone – poison pour les rats – a également été installé tout autour de l’île afin de détecter et contrôler la réinfestation des rats, dont les traces d’incisives sur les blocs de poison révèlent la présence. Régulièrement, les dernières repousses de griffes de sorcières sont éliminées manuellement.


Quels impacts sur les arthropodes ?

Dans le cadre de mon doctorat, mon rôle est d’évaluer sur dix ans les conséquences de l’éradication simultanée de ces deux taxons invasifs. Ces opérations ont-elles profité aux oiseaux, aux reptiles, à la végétation autochtone et aux arthropodes ?

Ce sont surtout ces derniers que j’étudie : invertébrés à pattes articulées – insectes, araignées, cloportes, mille-pattes pour n’en citer que quelques-uns –, ils représentent 80 % des espèces décrites sur Terre, soit plus d’1,5 million d’espèces. Ils constituent un élément essentiel des chaînes alimentaires et assurent de nombreuses fonctions écologiques primordiales : pollinisation, recyclage de la matière organique ou encore régulation de populations.

Entre le printemps et l’automne, je retourne ainsi toutes les trois semaines sur l’île : j’y ai déposé des pièges à fosses pour les invertébrés qui se déplacent au sol – des pots sont enterrés au ras du sol dans lesquels tombent les animaux – et des pièges à interception pour les insectes volants – constitués de plaques transparentes perpendiculaires auxquelles se heurtent les insectes avant d’être collectés dans un pot.

Je relève alors les échantillonnages et rapporte les pièges au laboratoire : sous une loupe binoculaire, je trie les spécimens selon leur morphologie : combien ont-ils de pattes ? Possèdent-ils des ailes ? Quelle forme ont leurs antennes ? En suivant des clés de détermination taxonomiques, j’essaie d’identifier les espèces, puis je les décompte avant de les stocker au laboratoire.

Parallèlement, je cherche à développer grâce à l’intelligence artificielle un logiciel capable de reconnaître et compter automatiquement chaque individu : un sacré gain de temps sachant qu’un piège peut contenir plus de 1 000 bestioles, ce qui me demande plusieurs heures de tri… or nous avons collecté près de 3 500 pièges en 10 ans !

Un nouveau souffle pour certaines espèces

Une fois tous les relevés acquis fin 2019, je vais comparer les données inventoriées avant l’éradication avec la richesse des espèces et leur abondance recensées au cours des années. Après l’analyse des dynamiques taxonomique et fonctionnelle des coléoptères, des fourmis et des araignées de l’île, je pourrai suivre l’évolution de la biodiversité suite au programme de restauration écologique et évaluer son efficacité sur l’écosystème.

Aura-t-il été utile d’éliminer ces milliers d’animaux et ces tonnes de plantes considérés comme nuisibles ? Pour l’heure, les résultats paraissent encourageants : la population de Puffins yelkouan nichant sur l’île est passée de trois couples à plus d’une dizaine en cinq ans. Les éradications semblent également avoir profité aux espèces de reptiles, notamment le Phyllodactyle d’Europe, un petit gecko protégé et endémique des îles méditerranéennes.

Dans d’autres pays comme l’Australie, il est envisagé d’éradiquer d’ici 2020 deux millions de chats sauvages qui exterminent plus d’un million d’oiseaux natifs par jour et 650 millions de reptiles par an ! Mais la population est-elle prête à accepter ces mesures afin de préserver la biodiversité en danger ?


Par Julie Braschi


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